Dîners VIP pour les sans-abri
LE MONDE 27.01.06
Ce soir de janvier, à Paris, Patrice, Jackie, Maria, Luc, Samuel, comme une trentaine d'autres sans-abri, dînent sous les lambris de la mairie du 4e arrondissement, non loin des berges de la Seine. Ces convives d'un soir devisent gaiement malgré l'absence d'alcool sur les nappes blanches. "Croire que des SDF meurent de faim à Paris, c'est une connerie !", assène l'un d'eux, surnommé "l'Indien", qui vit depuis plus de quinze ans sous des arcades, dans le quartier Saint-Paul. "Moi, dit Patrice, qui n'a pas quitté le béret qui le protège du froid quand il dort sous des cartons près de l'église Saint-Gervais, je me débrouille toujours. Je ne vais pas manger dans les associations. Je préfère faire les poubelles. A Noël, quelqu'un m'a donné un "froid gras" !", rigole-t-il.
Pourquoi sont-ils venus ici ? "On les a invités", répond Dominique Bertinotti, maire (PS) du 4e arrondissement. "Ici, on les reçoit en citoyens comme les autres, pas comme des SDF. Le maire, qui s'occupe des trottoirs, a aussi la charge de ceux qui dorment dessus", dit-elle.
Mme Bertinotti se prévaut d'avoir permis, depuis mars 2003, à une dizaine de SDF de retrouver un toit ou un emploi. Sa devise est simple : "Distribuer des repas, c'est bien. Sortir les SDF de la rue, c'est mieux." A Paris, elle est la seule maire d'arrondissement à offrir le couvert aux SDF de son quartier, une fois par mois, toute l'année. En période de grand froid, une vingtaine de lits sont également dressés — comme c'est le cas depuis mercredi 25 janvier — dans une pièce attenante de la mairie.
Dans le 17e arrondissement, la maire (UMP) Françoise de Panafieu perpétue la tradition instituée depuis 1994 par son prédécesseur Pierre Rémond (RPR) : chaque soir, des bénévoles du Lion's Club ou d'une autre association servent une soupe chaude à une cinquantaine de personnes en grande précarité. "Elle et moi, nous ne faisons pas la même chose, lâche Mme Bertinotti. Je ne cherche pas à me donner bonne conscience en faisant la charité !"
Réplique de la candidate (UMP) à l'investiture de son parti aux municipales de 2008 : "Porter un tel jugement sur une action qui consiste à porter secours à des gens me semble indécent !" Mais les deux élues se réconcilient sur un point : face à la montée de la grande pauvreté à Paris, tous les maires d'arrondissement devraient, selon elles, s'impliquer davantage dans l'aide d'urgence et la réinsertion.
Mme Bertinotti a institué ses propres règles : à chaque tablée de SDF siège soit une personne de la mairie, soit un bénévole associatif, soit un représentant du secteur médical. "Il faut souvent attendre plusieurs mois avant qu'un SDF formule une demande. L'initiative doit venir de lui. Il faut qu'il y ait un déclic", explique un membre de l'équipe municipale qui orchestre le dispositif.
Paul, 60 ans, dont plus de quinze passés dans la rue, a longtemps fréquenté ces repas mensuels. Un beau jour, il a pris contact avec la maire. Il lui a fallu, ensuite, deux ans d'entrevues régulières avec les services municipaux pour reconstituer son état civil, refaire ses papiers d'identité. La mairie a même fini par lui dénicher un petit logement social.
"Des lieux où on nous propose de jouer au rami ou aux petits chevaux, où on peut se doucher, laver son linge, j'en connais à Paris, raconte Paul. Mais quand on y va, on reste entre SDF. A la mairie du 4e, quand je venais dîner, il n'y avait pas de jeux de cartes. Rendez-vous compte ! On nous proposait des discussions !"
A Paris, les sans-abri ne relèvent pas des services sociaux de l'arrondissement où ils se trouvent. Bien souvent, ils doivent sillonner la capitale pour d'interminables démarches dans l'une des quatre grandes permanences d'accueil à laquelle ils sont rattachés, en fonction de la première lettre de leur nom.
Pour Mme Bertinotti, ce simple fait est un obstacle à leur réinsertion. "Les SDF ont besoin qu'on les aide à proximité de leur lieu de vie" , dit-elle. L'action de sa mairie vise à combler cette carence. "On prend le temps de les connaître, de nouer un dialogue. Si leurs problèmes ne relèvent pas de nos compétences, il est plus facile aux élus qu'aux travailleurs sociaux d'actionner des réseaux", explique un membre de son cabinet.
A l'Hôtel de Ville de Paris, on salue la démarche. Mais on reste prudent : "Les maires peuvent être des coordonnateurs entre les associations qui travaillent auprès des SDF sur le terrain. Mais on ne peut pas demander au maire du 13e ou du 10e, où les SDF sont beaucoup plus nombreux que dans le 4e, de les accueillir en mairie", tempère Gisèle Stievenard, adjointe à la Mairie de Paris, chargée des affaires sociales.
Mme Bertinotti ne désespère pas pour autant de faire école. "Nous devons tous repenser notre façon de concevoir l'urgence sociale. Voulons-nous nous contenter d'assister les plus fragiles ou nous donner quelques chances de les réinsérer ?", demande-t-elle.
La question dérange car elle suppose de réformer les méthodes pour qu'élus, travailleurs sociaux et administration travaillent davantage en réseau et avec d'autres horaires.
A l'instigation des élus Verts parisiens, la Mairie de Paris a prévu d'ouvrir, pour la première fois, début février, une cantine du personnel municipal aux SDF. Dans ce bâtiment, situé au 15, rue de l'Ave-Maria, dans le 4e arrondissement, les Restos du coeur vont pouvoir servir 250 repas, en dehors des heures d'ouverture du restaurant.
Mme Bertinotti a milité pour que le nombre de repas soit limité à 80, "pour permettre d'établir des liens" avec les SDF. Elle a obtenu qu'une convention soit signée entre la Ville et des associations pour assurer la présence de travailleurs sociaux aux repas. Mais parmi les bénévoles des associations certains sont dubitatifs. "Quelle chance avons-nous de réinsérer des populations qui ont décroché depuis si longtemps ?", s'interroge l'un d'eux.
L'ouverture de cette cantine municipale aux SDF a suscité une autre polémique parmi les agents de la Ville. Dans un tract adressé aux agents de la Ville, la CFTC a dénoncé "l'inquiétude des personnels allant déjeuner dans ce restaurant sur les conditions d'hygiène. Peut-on garantir qu'il n'y ait aucun risque de présence de maladies infectieuses et contagieuses ? De nombreux agents nous ont déjà assuré qu'ils ne fréquenteront plus cet établissement", indique le syndicat.
En septembre 2005, la CFTC, minoritaire à la Mairie de Paris, avait attiré l'attention du maire sur le sort de "plusieurs dizaines" d'employés de la Ville sans logement, faute de revenus suffisants. "Les mêmes qui nous ont alertés sur la grande précarité de quelques agents nous font, aujourd'hui, reproche d'accueillir des sans-abri là où ils déjeunent...", se contente d'ironiser le maire de Paris, Bertrand Delanoë.
Béatrice Jérôme

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